Évangélisation dans une culture urbaine

par Oscar Martinez*

Quels sont les défis que lance la culture urbaine à la Mission aujourd’hui? D’abord, il faut dire que nous vivons dans un contexte postmoderne où l’Homme est fractionné, divisé. D’où la nécessité de changement de la part d’un courant de pensée populaire, rigide, solide vers une pensée où des vérités sont mises dans leur contexte. Ce besoin de changement a donné lieu à une étude approfondie où l’Église a eu à redéfinir le sujet d’évangélisation ainsi que le rôle qui lui correspondait. Par conséquent, nous constatons que nous sommes devant une culture urbaine émergente qui est une conséquence du phénomène des migrations vers les villes – un fait qui date principalement du siècle dernier – qui affecte tous les continents à plusieurs niveaux. La religion chrétienne s’est développée relativement bien dans un contexte urbain. Cela dit, encore aujourd’hui, elle fonctionne en employant des signes ruraux : le temps des moissons, les cycles de la nature, etc.

Or le transfert du rural à l’urbain a complètement changé notre relation à ce qui constitue l’identité ainsi que la relation à l’autre et à la nature. Les relations humaines ont dû être modifiées elles aussi. Par conséquence, la notion de proximité a été remplacée par ce qu’on appelle aujourd’hui les « réseaux ».

La culture émergente

Nous pouvons alors nous demander : en quoi consiste-t-elle, cette culture? Nous l’avons vu : c’est une réalité en constant mouvement qui subit des changements profonds. C’est une culture qui n’est pas statique, mais en perpétuelle transformation. La culture émergente urbaine est située dans un stade intermédiaire entre une culture rurale et une culture citadine établie. Elle correspond à ce qu’on appelle des barrios : des banlieues souvent pauvres qui entourent les villes, où habitent la plupart des personnes de notre continent américain.

Il y a plusieurs éléments qui caractérisent ce type de culture, que voici :

Elle se volatilise parce qu’il n’existe pas de repères solides; elle n’a pas d’appartenance ni à la campagne ni à la ville; elle vie une religiosité plurielle qui souffre d’une perte de sa dimension sociale religieuse, ce qui fait que les personnes choisissent de faire partie d’une religion plus exclusive; elle vit l’exclusion sociale, de sorte que la seule chose qui compte est l’histoire individuelle de chacun; des relations nouvelles s’établissent pour pouvoir entrer dans la grande ville – surgissent donc de nouvelles tribus urbaines avec de nouveaux codes et langages donnant naissance à des comportements propres : la dépression, les musiques rafta et rock, la drogue, la violence sexuelle, l’alcool, etc.; l’attachement ou le détachement, qui en soi peut être une contre-culture; le désenchantement du monde.

Vu la nature de la culture émergente, il y en a qui en déduisent qu’elle est une culture de déchristianisation. Mais faut-il encore vérifier si elle fut chrétienne. D’autres se demandent si cette culture exprime un retour à la sauvagerie. Et d’autres encore si ce n’est pas l’instinct animal qu’on a trop retenu en l’Homme qui commence à refaire surface.

Quoi qu’il en soi, il y a une nouvelle culture qui émerge avec son propre langage et ses propres symboles, où abondent des « aréopages » contemporains qui ont comme « idoles » des célébrités sportives, des « stars » de cinéma, des réseaux sociaux, des marques de commerce, des drogues, des rituels de vaudou, etc. Il y a, en quelque sorte, un ré-enchantement, une recherche du Dieu inconnu.

Plus encore, il faut interpréter la complexité de la pensée de la culture émergente comme étant un tissu, un ensemble d’éléments qui constituent cette culture. Le danger serait d’interpréter ces tissus comme étant un choc des civilisations.

Les dangers

Le défi de la missiologie de notre époque est de reconnaître et de comprendre le multiculturalisme comme étant un phénomène en constant mouvement qui demande d’accepter l’autre comme il est. Et cela est susceptible de nous déranger. Pourquoi? Parce que nous avons peut-être une approche missiologique unilatérale selon laquelle celui qui est envoyé donne quelque chose et celui qui doit recevoir cette chose doit l’accueillir à tout prix. Il est donc nécessaire de défaire cette idéologie qui consiste à posséder la vérité absolue. Il est primordial de démanteler les totalitarismes religieux, politiques et culturels qui sont érigés et qui existent afin que d’autres meurent. Enfin, il nous faut faire attention aux dangers du fanatisme identitaire qui peuvent conduire à la violence. Ne perdons pas de vue que nous sommes des disciples missionnaires!

Dialogue et annonce en vue d’une communion

Dans les milieux urbains, il est important d’agir dans un cadre de dialogue et d’annonce. D’autant plus si on est devant une culture urbaine comme celle que je viens de vous décrire. Cela fait environ trente ans que l’Église produit des documents qui servent à nous orienter en matière de dialogue et d’annonce, de dialogue et de mission afin que nous puissions mieux comprendre le rôle si précieux que nous pouvons jouer devant les grandes religions, les grandes cultures, cette diversité de personnes que nous sommes.

En ce sens, l’enjeu pour l’Église est son universalité : la possibilité que de nombreuses cultures et de nombreux peuples soient éclairés par la Parole de Dieu et, finalement, trouvent en elle un enracinement favorable à leur développement humain et spirituel. Ainsi, une culture pourra dire : « Nous sommes pareils, mais aussi différents. » Le danger est de se dire : « Nous sommes pareils parce que nous portons tous la même chose. » Mais la réalité est autre : la Création nous a faits tous différents afin que nous puissions faire communion. Ainsi, toutes les cultures forment un tout avec le Christ. Le grand défi de la communion réside dans le fait que nous soyons tous différents. C’est la ligne de pensée de la missiologie d’aujourd’hui. Et nos évêques nous invitent à emprunter ce chemin.

La vie missionnaire : pour une culture de la Vie

Il y a de grands défis pour notre Église dans la culture urbaine. Ce qui est intéressant, c’est que l’on peut constater que la mondialisation – qui s’est produite notamment par le biais de grands rassemblements internationaux au cours des années – sert aujourd’hui comme moyen d’expression de nos différences, car la mondialisation aura permis de renforcer l’identité des nations.

Dans ce contexte, comprendre que l’Église est le ferment, et que le missionnaire est celui qui se dépouille pour être proche des autres, constitue une richesse immense. Cette richesse n’est pas une doctrine ni de grandes connaissances : c’est la vie missionnaire. Et Jésus est la vie missionnaire. Avec lui, on n’a pas besoin de grandes encyclopédies. Jésus est celui qui accompagne l’autre : c’est l’ami de Béthanie, c’est le compagnon sur le chemin vers Emmaüs qui partage l’échec de ses propres disciples qui l’ont vu crucifié.

La figure du missionnaire d’aujourd’hui n’est plus celle de la « première évangélisation », de celui ou celle qui partait très loin. Le missionnaire de notre époque est celui qui, comme Jésus, est capable de tout laisser pour aller vivre auprès des plus petits.

La réalité des jeunes dans les cultures urbaines demande la même approche. Il est vrai que l’Église est du côté des jeunes et qu’elle est capable de rester à côté d’eux, mais elle les accompagne avec sa doctrine. Et ce monde n’est pas un monde fait pour des doctrines… Il est fait pour la Vie. Et la vie est kérygme dans le sens propre du terme. En ce sens, le grand défi de la Mission pour nous tous reste celui de chercher à exprimer et à mettre en pratique le multiculturalisme.

* Le père Oscar Martinez était responsable de Département de mission au diocèse de Valencia(Vénézula) au mon ou il contibuait avec cet article à la rédaction de la revue Univers