La missiologie

Par René Mailloux f.m.s

Qu’est-ce que la missiologie?

Bien entendu, l’étymologie du mot nous suggère science de la mission. Qu’est-ce que la mission et comment pouvons-nous l’étudier et la classifier parmi les nombreuses sciences qui ont leur sujet à l’intérieur et autour des choses religieuses? Nous allons encore une fois utiliser l’étymologie: mission vient de missio et veut dire envoi. Il ne s’agit cependant pas simplement d’un envoi quelconque mais d’un envoi, pour accomplir une tâche, une mission, une responsabilité confiée.

La mission est d’origine trinitaire et se continue avec les disciples

Mais maintenant je m’en vais vers celui qui m’a envoyé et aucun de vous ne me demande : Où vas-tu? Mais parce que je vous ai dit cela, la tristesse remplit vos cœurs. Cependant je vous dis la vérité : c’est votre intérêt que je parte; car si je ne pars pas, le Paraclet ne viendra pas vers vous; mais si je pars, je vous l’enverrai. Et lui, une fois venu, il établira la culpabilité du monde en fait de péché, en fait de justice et en fait de jugement: de péché, parce qu’ils ne croient pas en moi. (Jean 16, 5-9)

Le Père envoie le Fils. Le Fils envoie l’Esprit

Allez, faites de toutes les nations des disciples, les baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit, et enseignez-leur à observer tout ce que je vous ai prescrit. Et voici, je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin du monde.(Matthieu 28, 19-20)

Jésus envoie ses disciples

Les disciples obéissent au Seigneur et ils partent vers la mission jusqu’aux extrémités de la terre selon les paroles rapportées par Matthieu.

La missiologie étudie ces envois et comment les choses se passent, ou devraient se passer, quand les disciples se mettent à la tâche qui leur est confiée. Nous pouvons distinguer deux pôles : l’envoyeur et ceux vers qui va l’envoyé, le commencement et la fin, j’oserais dire l’Alpha et l’Omega de la mission. Le missionnaire se doit d’être le trait-d’union entre les deux, il doit donc s’assurer une connaissance profonde des deux pôles et même une intimité avec eux.

L’envoyeur, c’est Dieu lui-même. La théologie est donc la base de cette connaissance. La Bible qui est l’histoire de la révélation que Dieu a fait de lui-même aux humains, sera d’une importance capitale pour le connaître et s’engager dans la mission qu’il confie.

Cependant, une connaissance théorique de Dieu ne suffira pas, il faut le connaître intimement, être passionné pour lui et sa mission. Dieu n’a pas besoin de mercenaires. La mission, le message que portera ce messager est une bonne nouvelle qui ne sera authentifiée que par un témoignage de vie.

Toutes les nations, il s’agit d’une destination très grande. Chaque missionnaire devra faire son possible pour bien connaître la ou les nations vers lesquelles il sera envoyé porter le message. Cette connaissance est basée sur l’anthropologie, la sociologie et d’autres sciences sociales sans oublier la psychologie de base. Pour que le message soit compris, il doit être traduit dans la culture de celui qui le reçoit. Ce doit être une bonne traduction et nous connaissons tous le proverbe : Traduction est souvent trahison. Le missionnaire doit développer ses connaissances et ses habiletés en traduction culturelle.

J’illustre ce dernier paragraphe par deux citations des Actes des Apôtres :

Ils étaient tous dans l’étonnement et la surprise, et ils se disaient les uns aux autres : Voici, ces gens qui parlent ne sont-ils pas tous Galiléens? Et comment les entendons-nous dans notre propre langue à chacun, dans notre langue maternelle? Parthes, Mèdes, Élamites, ceux qui habitent la Mésopotamie, la Judée, la Cappadoce, le Pont, l’Asie,la Phrygie, la Pamphylie, l’Égypte, le territoire de la Libye voisine de Cyrène, et ceux qui sont venus de Rome, Juifs et prosélytes, Crétois et Arabes, comment les entendons-nous parler dans nos langues des merveilles de Dieu? (Actes 2, 7 – 11)

Paul, debout au milieu de l’Aréopage, dit : Hommes Athéniens, je vous trouve à tous égards extrêmement religieux.Car, en parcourant votre ville et en considérant les objets de votre dévotion, j’ai même découvert un autel avec cette inscription : À un dieu inconnu! Ce que vous révérez sans le connaître, c’est ce que je vous annonce.Le Dieu qui a fait le monde et tout ce qui s’y trouve, étant le Seigneur du ciel et de la terre, n’habite point dans des temples faits de main d’homme;il n’est point servi par des mains humaines, comme s’il avait besoin de quoi que ce soit, lui qui donne à tous la vie, la respiration, et toutes choses.Il a fait que tous les hommes, sortis d’un seul sang, habitassent sur toute la surface de la terre, ayant déterminé la durée des temps et les bornes de leur demeure. (Actes 17, 22 – 23)

L’Esprit-Saint a fait un premier miracle pour montrer qu’il fallait s’adapter aux gens à qui on s’adressait. Il ne s’agissait pas de faire du langage galiléen l’immuable langue officielle de l’Église naissante.

Paul nous donne l’exemple, le missionnaire doit prendre en compte la culture de ceux à qui il s’adresse. C’est tout simplement utiliser le principe pédagogique qui consiste à partir du connu pour ensuite aller ver l’inconnu. Quand on dit toutes les nations, le mot toutes a une signification bien particulière. Il faut rendre le message accessible à chacune des nations. L’Église de Jérusalem a eu de la difficulté à accepter les gentils en son sein. Il y a eu toute la saga du centurion Corneille (Actes 10 et 11, 1 – 18) et du concile de Jérusalem (Actes 15, 1 – 35). Les premiers chrétiens ont appris qu’il ne fallait pas imposer la culture juive, mais seulement proposer l’Évangile qui doit entrer dans la cuture locale. Ce ne fut pas facile, Paul a même eu à réprimander Pierre, le premier pape, celui-là même qui avait envoyé la lettre après le concile de Jérusalem. (Galates 2, 11 – 14)

Ce n’est que très lentement, tout au long de son histoire que l’Église a compris que pour présenter l’Évangile à un nouveau peuple, il faut que cet Évangile soit dépouillé des particularités d’interprétation qu’un autre peuple y a bien légitimement ajoutées pour le décorer à la saveur locale.

Les hésitations de l’Église primitive se sont répétées tout au long de l’histoire. Nous pouvons prendre comme exemples les différentes querelles des rites qui ont eu lieu tout au long de l’histoire de l’Église, mais particulièrement à partir des années 1500. Plusieurs missionnaires sur le terrain voulaient faire des adaptations culturelles par souci de s’adapter à ceux qu’ils voulaient évangéliser. Souvent les hautes autorités de l’Église s’y opposaient pour préserver l’orthodoxie. On avait peur de l’idolâtrie. En réalité, on ne croyait pas qu’on devait faire confiance au différent et au nouveau.

À l’ouverture du concile Vatican II, le pape Jean XXIII a dit :

Notre devoir n’est pas seulement de protéger ce précieux trésor, c’est-à-dire le dépôt de la foi, comme si nous n’étions préoccupés que du passé, mais de nous dévouer, avec ferveur et sans crainte, à ce travail qu’exige de nous notre époque, en poursuivant le chemin sur lequel l’Église avance depuis vingt siècles.

En prononçant ces mots, le Pape touchait du doigt la nécessité de développer la missiologie. On avait encore peur du changement, du nouveau. L’histoire de l’Église est une science vivante et les historiens ne devraient pas essayer de la figer dans un immobilisme sécurisant, mais mortel pour la mission. Il faut prendre le risque de monter à Jérusalem malgré l’hostilité des pharisiens et la peur des apôtres. C’est seulement à ce prix qu’adviendra le salut du monde.

La missiologie comme science spéciale

La missiologie, comme science spéciale, est relativement nouvelle dans l’Église. Les premiers à l’avoir développée sont les protestants, il y a moins de 200 ans. La première chaire de missiologie (protestante) a été créée en 1836 aux États-Unis. Les catholiques et les évangéliques (protestants plus fondamentalistes) n’ont suivi que bien plus tard. Ceci ne veut pas dire qu’il n’y a pas eu auparavant, dans l’Église, de préoccupations d’adaptation dans les différentes cultures. On peut quand même citer des interventions de l’autorité qui ont été dans la direction de l’adaptation.

En 601 le pape Grégoire le Grand  demandait aux missionnaires d’Angleterre de ne pas détruire les temples païens, mais de se contenter d’en sortir les idoles et d’y dresser des autels chrétiens afin que les gens puissent continuer à venir, prier là où ils étaient habitués à venir mais y prient dorénavant le vrai Dieu.

Il convient aussi de citer la directive de la Sacré Congrégation de la Propagation de la foi en 1659. Elle s’adressait particulièrement aux missionnaires qui partaient pour la Chine :

Quoi de plus absurde que de vouloir transférer en Chine la France, l’Espagne, l’Italie ou une partie quelconque de l’Europe? Ce n’est pas ce genre de chose que vous devez apporter, mais la foi qui ne rejette ni n’endommage les rites et coutumes d’un peuple quelconque, pour autant que ceux-ci ne soient pas dépravés.

Au 9e siècle, les saints Cyrille et Méthode ont établi une liturgie en langue slave avec autorisation de Rome. Ils avaient développé une écriture pour la langue slave qu’ils maitrisaient parfaitement. Mais plus tard, ces deux frères ont dû quitter la région et la direction de l’Église est passée aux mains du clergé germanique. L’évêque Wiching rétablit le latin comme langue d’Église.

L’acculturation du missionnaire, c’est-à-dire son rapprochement avec la culture de ceux vers qui il porte l’Évangile, doit le rendre plus apte à présenter la Bonne Nouvelle en termes qui permettent à cette bonne nouvelle de s’inculturer dans le terreau local. C’est l’Évangile lui-même qui entre dans chaque culture et la fertilise pour que les fruits qu’elle produira aient une odeur de Bonne Nouvelle.

Le mot inculturation a été formé comme le mot incarnation. Il s’applique à l’Évangile qui entre dans une culture comme Dieu est entré dans la chair. Le mot est relativement nouveau, il a été inventé par le père Pedro Arupe, ancien supérieur général des Jésuites. Il ne faut pas confondre avec le mot acculturation qui signifie s’approcher d’une culture différente de la sienne, comme doit le faire le missionnaire.

La missiologie a recours à de nombreuses sciences

Bien entendu, l’Écriture Sainte et la Théologie sont les racines que nous devons d’abord établir pour nous lancer dans l’étude de la missiologie. C’est d’ailleurs ce que nous avons fait dans les paragraphes précédents.

Nous devons aussi étudier l’histoire de l’Église et de la mission. Il ne s’agit pas de suivre à la lettre ce qui a toujours été fait. Il faut examiner cette histoire à la lumière de l’Écriture et des sciences sociales. L’Église a fait beaucoup de bien, mais elle a aussi fait bien des erreurs dans sa politique missionnaire. C’est une des raisons pour lesquelles le discernement est très important et même essentiel en missiologie.

L’anthropologie est particulièrement importante. Il faut essayer de comprendre la culture des gens à évangéliser. Il faut respecter cette culture. La personne qui va missionner dans une terre étrangère doit rester humble, elle ne doit pas arriver comme un expert. Ce n’est pas à elle de tout organiser, de tout décider et de tout juger. Il faut présenter l’Évangile et attendre qu’il pénètre dans la culture et se contenter d’accompagner les développements qui surgiront en leur temps. Il convient d’étudier la langue et les coutumes. À l’exemple du Christ, le missionnaire ne doit pas accepter qu’on le fasse roi.

Et Jésus, sachant qu’ils allaient venir l’enlever pour le faire roi, se retira de nouveau sur la montagne, lui seul. (Jean 6, 15)

Le missionnaire, qui construit souvent écoles et dispensaires et bien d’autres choses de service public, doit le faire comme service à la population et non pour devenir le chef du village. La charité ne doit pas être un moyen détourné pour dominer et imposer.

Psychologie et sociologie sont aussi des alliées du missionnaire. La façon de faire la charité, d’être témoin de l’Évangile est plus importante que l’ampleur des actes eux-mêmes. Pour ce faire, il faut bien connaître et comprendre la société dans laquelle on est et la mentalité des gens.

Le dialogue interreligieux et une bonne connaissance des religions présentes dans l’entourage du missionnaire sont d’une absolue nécessité. Il ne faut pas aller imposer une religion même si c’est la meilleure religion au monde. Il faut entrer en dialogue avec les gens, il faut trouver les points de convergence, ensuite on travaille ensemble, on réalise des choses en commun en utilisant ces points concordants ou tout simplement le sens commun, le gros bon sens. De nos jours, le missionnaire doit réaliser qu’il ne va pas convertir les gens, il va tout simplement rendre témoignage à l’Évangile. C’est l’Esprit-Saint qui fera des conversions s’il y a lieu. Pour faire des disciples de toutes les nations, il ne s’agit pas d’aller faire des débats théologiques mais tout simplement d’agir en disciple au milieu de toutes les nations. 

Une spiritualité profonde et même une ascèse sont nécessaires pour devenir réellement missionnaire. Toutes les sciences mentionnées ci-haut ne peuvent pas être réellement efficaces sans une âme missionnaire et un amour du Christ et de ses frères et sœurs.

Le but de la mission chrétienne n’est pas de convertir le plus grand nombre de personnes, de célébrer de nombreux baptêmes et de remplir les églises. Le but est de témoigner du Christ et de son message, de pratiquer la charité dans son milieu, d’être soi-même un chrétien véritable au milieu de ceux qui nous entourent.

Ce n’est que l’Esprit-Saint qui peut convertir le cœur des gens et il est plus habile que tout missionnaire à le faire. Le rôle du missionnaire est de rendre témoignage de tout ce qu’il nous a enseigné afin que ceux qui verront et entendront aient envie de s’approcher comme André et son compagnon qui ont suivi Jésus pour voir où il demeurait. (Jean 1, 35 – 42)