Eucharistie: « source et sommet de la vie et de la mission de l’Église »
Eucharistie: « source et sommet de la vie et de la mission de l’Église »
- Par le père Dinh Anh Nhue Nguyen, o.f.m. Conv., secrétaire général de l'Union pontificale missionnaire
SOLENNITÉ DU CORPS ET DU SANG DU CHRIST (ANNÉE A)
Dt 8, 2-3.14b-16a ; Ps 147 ; 1 Co 10, 16-17 ; Jn 6, 51-58
Eucharistie: « source et sommet de la vie et de la mission de l’Église »
« La fête du Corpus Domini nous invite à renouveler l’émerveillement et la joie pour ce don merveilleux du Seigneur, qu’est l’Eucharistie », avait ainsi rappelé le pape François lors de l’Angélus, le 23 juin 2019. Célébrons avec joie cette solennité du très Saint Corps et Sang du Christ, qui est fêtée après le dimanche de la Sainte Trinité. D’une telle succession émerge l’Eucharistie comme « don gratuit de la Sainte Trinité », comme l’écrit le pape Benoît XVI dans son exhortation apostolique Sacramentum caritatis précisément « sur l’Eucharistie source et sommet de la vie et de la mission de l’Église ». Ici, nous pourrions nous arrêter sur trois aspects dans une perspective missionnaire.
- « Moi, je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel ». Le pain « complet » offert par Jésus
Cette déclaration de Jésus (« Moi, je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel ») fait partie de son long discours après la multiplication des pains. La multiplication des pains s’inscrit dans le contexte de la mission inlassable de Jésus pour le royaume de Dieu. Et tout commence par la belle action d’accueillir, signe d’un amour sans limite, jusqu’à s’oublier pour servir les autres (Lc 9,10-11). À tel point que le passage parallèle de l’évangile de Marc explicite qu’à ce moment-là, « Jésus vit une grande foule. Il fut saisi de compassion envers eux, parce qu’ils étaient comme des brebis sans berger. Alors, il se mit à les enseigner longuement » (Mc 6,34).
De plus, comme le souligne le récit lucanien, avant de nourrir le peuple avec du pain, Jésus leur avait enseigné les choses de Dieu jusqu’au soir ! Ainsi, en ce jour mémorable, le pain qu’il a partagé avec la foule n’était pas seulement le pain physique de l’orge ou du blé, mais aussi et surtout celui de la Parole de Dieu. Jésus a offert le soin « complet » pour le peuple, se donnant tout entier dans la mission.
Il en va de même pour le « pain eucharistique » que Jésus offre avec l’institution de l’Eucharistie, lorsque son « heure » est venue. Ce sera le pain de son corps et le sang de sa chair « pour la vie du monde » (Jn 6,51), mais en même temps ce sera aussi le pain de l’enseignement de lui, la Parole de Dieu, qui a des « paroles de la vie éternelle », comme nous le voyons dans le long discours eucharistique de Jésus après la multiplication des pains dans l’évangile de Jean (Jn 6,26-58.68). C’est le pain « complet » que Jésus offre avec amour pour le salut du monde. À cet égard, la réflexion du pape Benoît XVI est révélatrice :
Jésus, dans l’Eucharistie, donne non pas « quelque chose » mais se donne lui-même ; il offre son corps et il verse son sang. De cette manière, il donne la totalité de son existence, révélant la source originaire de cet amour. Il est le Fils éternel donné pour nous par le Père. Dans l’évangile, nous écoutons encore Jésus qui, après avoir rassasié la foule par la multiplication des pains et des poissons, dit à ses interlocuteurs qui l’avaient suivi jusqu’à la synagogue de Capharnaüm : « C’est mon Père qui vous donne le vrai pain venu du ciel. Le pain de Dieu, c’est celui qui descend du ciel et qui donne la vie au monde » (Jn 6, 32-33), et il en vient à s’identifier lui- même, sa chair et son sang, avec ce pain : « Moi, je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel : si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement. Le pain que je donnerai, c’est ma chair, donnée pour que le monde ait la vie » (Jn 6, 51). Jésus se manifeste ainsi comme le pain de la vie, que le Père éternel donne aux hommes. (Sacramentum caritatis 7)
- Le pain de Jésus et la mission de la communauté des fidèles
En revenant au récit évangélique de la multiplication des pains, nous constatons que la mission de Jésus était partagée avec les apôtres. Ces derniers, qui coopéraient déjà avec Jésus dans la proclamation du Royaume et le soin des malades, seraient également appelés à coopérer au miracle du pain à la fin de la journée. Lorsqu’ils voulaient envoyer la foule au loin pour « trouver de la nourriture », « il leur dit : » Donnez-leur vous-mêmes à manger « ». En outre, il sera demandé aux apôtres de faire asseoir le peuple « par groupes de cinquante environ », en les organisant comme lors du voyage du Peuple de Dieu dans le désert (cf. Ex 18,21.25). Plus important encore, ce seront précisément les disciples qui recevront de Jésus les pains et les poissons pour les distribuer à la foule : « Jésus prit les cinq pains et les deux poissons, et, levant les yeux au ciel, il prononça la bénédiction sur eux, les rompit et les donna à ses disciples pour qu’ils les distribuent à la foule » (Lc 9,16). Enfin, dans la mention que « puis on ramassa les morceaux qui leur restaient : cela faisait douze paniers », on peut deviner que ce seront ces disciples qui les auront ramassés (Jn 6,12-13).
Comme lors de la multiplication des pains, Jésus a également impliqué ses disciples dans le Mystère eucharistique en leur donnant le commandement explicite : « Faites cela en mémoire de moi ». En effet, cette recommandation est répétée deux fois dans le récit de saint Paul sur l’institution de l’Eucharistie, à la fois après les paroles sur le pain et après celles sur le vin. Dans cette perspective, saint Paul conclut son récit par une observation précieuse sur la dimension de l’annonce du Christ qui va de pair avec la participation à l’Eucharistie : « chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne » (1 Co 11,26).
Voici une réflexion de Benoît XVI concernant l’Eucharistie et la mission de la communauté des fidèles :
En effet, nous ne pouvons garder pour nous l’amour que nous célébrons dans ce Sacrement [de l’Eucharistie]. Il demande de par sa nature d’être communiqué à tous. Ce dont le monde a besoin, c’est de l’amour de Dieu, c’est de rencontrer le Christ et de croire en lui. C’est pourquoi l’Eucharistie n’est pas seulement source et sommet de la vie de l’Église ; elle est aussi source et sommet de sa mission : « Une Église authentiquement eucharistique est une Église missionnaire ». Nous aussi, nous devons pouvoir dire à nos frères avec conviction : « Ce que nous avons contemplé, ce que nous avons entendu, nous vous l’annonçons à vous aussi, pour que, vous aussi, vous soyez en communion avec nous » (1 Jn 1,3). En réalité, il n’y a rien de plus beau que de rencontrer le Christ et de le communiquer à tous. L’institution même de l’Eucharistie, du reste, anticipe ce qui constitue le cœur de la mission de Jésus : il est l’Envoyé du Père pour la rédemption du monde (Jn 3,16-17; Rm 8,32). Au cours de la dernière Cène, Jésus confie à ses disciples le Sacrement qui actualise le sacrifice qu’il a fait de lui-même par obéissance au Père pour notre salut à tous. Nous ne pouvons pas nous approcher de la Table eucharistique sans nous laisser entraîner dans le mouvement de la mission qui, prenant naissance dans le Cœur de Dieu, veut rejoindre tous les hommes. La tension missionnaire est constitutive de la forme eucharistique de l’existence chrétienne. (Sacramentum caritatis 84).
- « Ite, missa est ». Allez porter le Christ à tous !
Dans la perspective de la déclaration de saint Paul aux Corinthiens, il convient de rappeler la clarification du même Pape sur la nature de la proclamation chrétienne qui part de la participation au Mystère eucharistique :
Souligner le rapport intrinsèque entre Eucharistie et mission nous fait aussi redécouvrir le contenu ultime de notre annonce. Plus l’amour pour l’Eucharistie sera vivant dans le cœur du peuple chrétien, plus le devoir de la mission sera clair pour lui : porter le Christ. Ce n’est ni une idée ni un commandement moral inspiré par Lui, mais c’est le don de sa propre Personne. Celui qui ne communique pas la vérité de l’Amour à son frère n’a pas encore donné assez. En tant que sacrement de notre salut, l’Eucharistie nous renvoie ainsi inévitablement au caractère unique du Christ et du salut qu’il a accompli au prix de son sang. Par conséquent, du Mystère eucharistique, auquel on croit et que l’on célèbre, naît l’exigence d’éduquer constamment tout le monde au travail missionnaire dont le centre est l’annonce de Jésus, unique Sauveur. (238) Cela évitera de réduire à un aspect purement sociologique l’œuvre déterminante de promotion humaine, qui est toujours impliquée dans tout processus authentique d’évangélisation. (Sacramentum caritatis 86).
Une autre réflexion sur la salutation d’adieu à la fin de la célébration eucharistique, nous sera utile :
Après la bénédiction, le diacre ou le prêtre renvoie le peuple avec les paroles : Ite, missa est. Dans ce salut, il nous est donné de comprendre le rapport entre la Messe célébrée et la mission chrétienne dans le monde. Dans l’Antiquité, « missa » signifiait tout simplement « envoi » (dimissio). Dans l’usage chrétien, ce mot a trouvé une signification bien plus profonde. En réalité, l’expression « envoi » se transforme en « mission ». Ce salut exprime de manière synthétique la nature missionnaire de l’Église. (Sacramentum caritatis 51)
Prions pour que, comme l’a exprimé le pape Benoît XVI, « Par l’intercession de la bienheureuse Vierge Marie, que l’Esprit saint allume en nous la même ardeur dont les disciples d’Emmaüs firent l’expérience (cf. Lc 24,13-35) et qu’il renouvelle dans notre vie l’émerveillement eucharistique pour la splendeur et la beauté qui resplendissent dans le rite liturgique, signe efficace de la beauté infinie elle-même du saint mystère de Dieu » (Sacramentum caritatis 97).
Prions pour que nous puissions accueillir toujours avec joie et gratitude le don du Pain « complet » que Jésus nous offre dans chaque célébration eucharistique, le Pain de sa Parole, de son Corps et de son Sang, afin de le partager avec les autres dans notre vie.
Papa Léon XIV, voyage apostolique en Guinée équatoriale, homélie, stade de Malabo, le 23 avril 2026
[…] En effet, comme le Christ le dit, “seul celui qui vient de Dieu a vu le Père” (cf. Jn 6, 46). Dans le Fils, le Père lui-même manifeste sa gloire : Dieu se fait voir, entendre, toucher. À travers les gestes de Jésus, le Rédempteur, il donne toute sa plénitude à ce qu’il fait depuis toujours : donner la vie. Il crée le monde, il le sauve, il l’aime à jamais. À ceux qui l’écoutent, Jésus rappelle un signe de cette providence constante : « Au désert, vos pères ont mangé la manne » (v. 49). Il fait ainsi référence à l’expérience de l’exode : un chemin de libération de l’esclavage, qui est pourtant devenu une errance épuisante, longue de quarante ans, parce que le peuple n’a pas cru à la promesse du Seigneur, allant jusqu’à regretter l’Égypte (cf. Ex 16, 3). Sous le joug du pharaon, en effet, le peuple mangeait les fruits de la terre ; Dieu, en revanche, le conduit dans le désert, où le pain ne peut venir que de sa providence. La manne est donc une épreuve, une bénédiction et une promesse, que Jésus vient accomplir. À ce signe ancien succède désormais le sacrement de la nouvelle et éternelle Alliance : l’Eucharistie, pain consacré par celui qui est descendu du ciel pour devenir notre nourriture. Si ceux qui ont mangé la manne « sont morts » (Jn 6, 49), celui qui mange ce pain vit éternellement (cf. v. 51) car le Christ est vivant ! Il est le Ressuscité, et il continue à donner sa vie pour tous.
Par l’exode définitif qu’est la Pâque de Jésus, chaque peuple est libéré de l’esclavage du mal. Alors que nous célébrons cet événement de salut, le Seigneur nous appelle à un choix décisif : « Il a la vie éternelle, celui qui croit » (v. 47). En Jésus, une possibilité surprenante nous est donnée : Dieu se donne lui-même pour nous. Ai-je confiance que son amour est plus fort que ma mort ? En décidant de croire en lui, chacun de nous choisit entre un désespoir certain et une espérance que Dieu rend possible. Alors, notre soif de vie et de justice trouve son apaisement dans la parole de Jésus : « Le pain que je donnerai, c’est ma chair, donnée pour la vie du monde » (v. 51).
Merci, Seigneur ! Nous te louons et te bénissons, car tu as voulu devenir pour nous l’Eucharistie, le pain de vie éternelle, afin que nous puissions vivre pour toujours. […]
Pape François, Message pour la 97ème Journée mondiale des missions, 22 octobre 2023
Des cœurs brûlants, des pieds en marche (cf. Lc 24, 13-35)
- Des yeux qui “s’ouvrirent, et le reconnurent” à la fraction du pain. Jésus dans l’Eucharistie est le sommet et la source de la mission.
Les cœurs brûlants pour la Parole de Dieu ont poussé les disciples d’Emmaüs à demander au mystérieux Voyageur, le soir tombant, de rester avec eux. Et, autour de la table, leurs yeux s’ouvrirent et ils le reconnurent quand Il rompit le pain. L’élément décisif qui ouvre les yeux des disciples est la séquence des actions réalisées par Jésus : prendre le pain, le bénir, le rompre et le leur donner. Ce sont des gestes ordinaires d’un maître de maison juif, mais, accomplis par Jésus-Christ avec la grâce de l’Esprit saint, ils renouvellent pour les deux convives le signe de la multiplication des pains et surtout celui de l’Eucharistie, sacrement du Sacrifice de la croix. Mais au moment même où ils reconnaissent Jésus dans Celui-qui-rompt-le-pain, « il disparut à leurs regards » (Lc 24, 31). Ce fait nous permet de comprendre une réalité essentielle de notre foi : le Christ qui rompt le pain devient maintenant le Pain rompu, partagé avec les disciples et donc consommé par eux. Il est devenu invisible, parce qu’il est maintenant entré dans le cœur des disciples pour les faire brûler encore davantage, les incitant à reprendre la route sans tarder pour communiquer à tous l’expérience unique de la rencontre avec le Ressuscité ! Ainsi, le Christ ressuscité est Celui-qui-rompt-le-pain et, en même temps, il est le Pain-rompu-pour-nous. Et donc, tout disciple missionnaire est appelé à devenir, comme Jésus et en lui, grâce à l’action de l’Esprit saint, celui-qui-rompt-le pain et celui-qui-est-pain-rompu pour le monde.
À cet effet, il faut rappeler qu’une simple fraction de pain matériel avec les affamés au nom du Christ est déjà un acte missionnaire chrétien. À plus forte raison, la fraction du Pain eucharistique qui est le Christ lui-même est l’action missionnaire par excellence, car l’Eucharistie est la source et le sommet de la vie et de la mission de l’Église.
[…]
Pour porter du fruit, nous devons rester unis à Lui (cf. Jn 15, 4-9). Et cette union se réalise par la prière quotidienne, surtout dans l’adoration, en restant en silence en présence du Seigneur qui reste avec nous dans l’Eucharistie. En cultivant avec amour cette communion avec le Christ, le disciple missionnaire peut devenir un mystique en action. Que notre cœur aspire toujours à la compagnie de Jésus, en murmurant la demande ardente des deux hommes d’Emmaüs, surtout quand vient le soir : “Reste avec nous, Seigneur !” (cf. Lc 24, 29).
(Photo: Pexels.com / Alexas Fotos)
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