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Le Pain divin et complet !

Le Pain divin et complet !
- Par le père Dinh Anh Nhue Nguyen, o.f.m. Conv., secrétaire général de l'Union pontificale missionnaire

18ÈME DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE (ANNÉE A)

Is 55, 1-3 ; Ps 144 ; Rm 8, 35.37-39 ; Mt 14, 13-21

Le Pain divin et complet !

En ce temps de vacances, la Parole de Dieu nous fait réécouter le récit de la multiplication des pains selon saint Matthieu, afin de rappeler ce don divin suprême : la véritable nourriture qui nous accompagne et nous soutient toujours sur le chemin de la vie, même durant les jours de repos estival. Nous pouvons nous arrêter sur trois aspects intéressants dans une perspective missionnaire.

  1. Le contexte « missionnaire » de la multiplication des pains

Le récit de la multiplication des pains se trouve dans les quatre Évangiles et représente une sorte d’« anticipation » de l’institution de l’Eucharistie par Jésus lors de la Dernière Cène, comme le suggèrent les évangélistes. Tout l’événement s’inscrit dans le contexte de la mission de prédication et de guérison de Jésus. Comme le souligne saint Matthieu au début du récit, Jésus avait prévu un temps pour se retirer « à l’écart », laissant entendre que ce retrait se ferait avec les apôtres. Cependant, devant les foules qui « le suivirent », Il renonça à son propre repos. Bien plus, « il fut saisi de compassion envers eux et guérit leurs malades ». Les paroles du prophète de Dieu, plein de zèle pour le salut du peuple, me viennent à l’esprit : « Pour la cause de Sion, je ne me tairai pas, et pour Jérusalem, je n’aurai de cesse que sa justice ne paraisse dans la clarté, et son salut comme une torche qui brûle » (Is 62,1). Ce sont des paroles qui trouvent leur plein accomplissement en Jésus.

  1. Le pain « complet » offert par Jésus

La mission d’annoncer l’Évangile, même au moment « inopportun », pour reprendre l’expression de saint Paul, continue donc, malgré la fatigue physique. La multiplication des pains s’inscrit dans ce contexte de la mission inlassable de Jésus pour le Royaume de Dieu. Et tout commence par le beau geste de l’accueil, signe d’un amour sans limites, jusqu’à s’oublier pour servir les autres. À tel point que le passage parallèle de l’Évangile de Marc explicite, comme saint Matthieu, qu’à ce moment-là, « Jésus vit une grande foule. Il fut saisi de compassion envers eux, parce qu’ils étaient comme des brebis sans berger. Alors, il se mit à les enseigner longuement » (Mc 6,34).

De plus, comme le souligne le récit lucanien, avant de nourrir le peuple avec du pain, Jésus leur avait enseigné les choses de Dieu jusqu’au soir ! Ainsi, en ce jour mémorable, le pain qu’Il a partagé avec la foule n’était pas seulement le pain physique de l’orge ou du blé, mais aussi et surtout celui de la Parole de Dieu. Jésus a offert le soin « complet » pour le peuple, se donnant tout entier dans la mission.

Il en va de même pour le « pain eucharistique » que Jésus offre avec l’institution de l’Eucharistie, lorsque son « heure » est venue. Ce sera le pain de son corps et le sang de sa chair « pour la vie du monde » (Jn 6,51), mais en même temps ce sera aussi le pain de son enseignement, Lui qui est la Parole de Dieu, qui a les « paroles de la vie éternelle », comme nous le voyons dans le long discours eucharistique de Jésus après la multiplication des pains dans l’Évangile de Jean (Jn 6,26-58.68). C’est le pain « complet » que Jésus offre avec amour pour le salut du monde.

  1. Le pain de Jésus et la mission de la communauté des fidèles

En revenant au récit évangélique de la multiplication des pains, nous constatons que la mission de Jésus était partagée avec les apôtres. Ces derniers, qui coopéraient déjà avec Jésus dans la proclamation du Royaume et le soin des malades, seraient également appelés à coopérer au miracle du pain à la fin de la journée. Lorsqu’ils voulurent renvoyer la foule afin qu’elle puisse « trouver de la nourriture », « Mais il leur dit :  » Donnez-leur vous-mêmes à manger « ». Plus important encore, ce seront précisément les disciples qui recevront de Jésus les pains et les poissons pour les distribuer à la foule. Enfin, avec l’indication selon laquelle « On ramassa les morceaux qui restaient : cela faisait douze paniers pleins. », on peut deviner que ce seront ces disciples qui les auront recueillis (comme l’explicite l’Évangile de Jean [ Jn 6, 12-13]).

Comme lors de la multiplication des pains, Jésus a également impliqué ses disciples dans le Mystère eucharistique en leur donnant le commandement explicite : « Faites cela en mémoire de moi ». Cette recommandation est répétée deux fois dans le récit de saint Paul, à la fois après les paroles sur le pain et après celles sur le vin. Dans cette perspective, saint Paul conclut son récit par une observation précieuse sur la dimension de l’annonce du Christ qui va de pair avec la participation à l’Eucharistie : « chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne » (1 Co 11,26).

 

Voici une réflexion de Benoît XVI sur l’Eucharistie et la mission de la communauté des fidèles :

En effet, nous ne pouvons garder pour nous l’amour que nous célébrons dans ce Sacrement [de l’Eucharistie]. Il demande de par sa nature d’être communiqué à tous. Ce dont le monde a besoin, c’est de l’amour de Dieu, c’est de rencontrer le Christ et de croire en lui. C’est pourquoi l’Eucharistie n’est pas seulement source et sommet de la vie de l’Église ; elle est aussi source et sommet de sa mission : « Une Église authentiquement eucharistique est une Église missionnaire ». Nous aussi, nous devons pouvoir dire à nos frères avec conviction : « Ce que nous avons contemplé, ce que nous avons entendu, nous vous l’annonçons à vous aussi, pour que, vous aussi, vous soyez en communion avec nous » (1 Jn 1,3). En réalité, il n’y a rien de plus beau que de rencontrer le Christ et de le communiquer à tous. L’institution même de l’Eucharistie, du reste, anticipe ce qui constitue le cœur de la mission de Jésus : Il est l’Envoyé du Père pour la rédemption du monde (cf. Jn 3,16-17; Rm 8,32). Au cours de la dernière Cène, Jésus confie à ses disciples le Sacrement qui actualise le sacrifice qu’il a fait de lui-même par obéissance au Père pour notre salut à tous. Nous ne pouvons nous approcher de la Table eucharistique sans nous laisser entraîner dans le mouvement de la mission qui, prenant naissance dans le Cœur même de Dieu, veut rejoindre tous les hommes. La tension missionnaire est donc constitutive de la forme eucharistique de l’existence chrétienne. (Sacramentum Caritatis 84).

Dans la perspective de la déclaration de Saint Paul aux Corinthiens (deuxième lecture), il convient de rappeler la clarification du Pape sur la nature de la proclamation chrétienne qui part de la participation au Mystère eucharistique :

Souligner le rapport intrinsèque entre Eucharistie et mission nous fait aussi redécouvrir le contenu ultime de notre annonce. Plus l’amour pour l’Eucharistie sera vivant dans le cœur du peuple chrétien, plus le devoir de la mission sera clair pour lui : porter le Christ. Ce n’est ni une idée ni un commandement moral inspiré par Lui, mais c’est le don de sa propre Personne. Celui qui ne communique pas la vérité de l’Amour à son frère n’a pas encore donné assez. En tant que sacrement de notre salut, l’Eucharistie nous renvoie ainsi inévitablement au caractère unique du Christ et du salut qu’il a accompli au prix de son sang. Par conséquent, du Mystère eucharistique, auquel on croit et que l’on célèbre, naît l’exigence d’éduquer constamment tout le monde au travail missionnaire dont le centre est l’annonce de Jésus, unique Sauveur. (238) Cela évitera de réduire à un aspect purement sociologique l’œuvre déterminante de promotion humaine, qui est toujours impliquée dans tout processus authentique d’évangélisation. (Sacramentum Caritatis 86).

 

Enfin, une autre réflexion dans le même document, sur la salutation d’adieu à la fin de la célébration eucharistique, nous sera également utile :

Après la bénédiction, le diacre ou le prêtre renvoie le peuple avec les paroles : Ite, missa est. Dans ce salut, il nous est donné de comprendre le rapport entre la Messe célébrée et la mission chrétienne dans le monde. Dans l’Antiquité, « missa » signifiait tout simplement « envoi » (dimissio). Dans l’usage chrétien, ce mot a trouvé une signification bien plus profonde. En réalité, l’expression « envoi » se transforme en « mission ». Ce salut exprime de manière synthétique la nature missionnaire de l’Église. (Sacramentum Caritatis 51)

Prions pour que, comme l’a exprimé le Pape Benoît XVI, « Par l’intercession de la Bienheureuse Vierge Marie, que l’Esprit Saint allume en nous la même ardeur dont les disciples d’Emmaüs firent l’expérience (Lc 24,13-35) et qu’il renouvelle dans notre vie l’émerveillement eucharistique pour la splendeur et la beauté qui resplendissent dans le rite liturgique, signe efficace de la beauté infinie elle-même du saint mystère de Dieu » (Sacramentum Caritatis 97). Prions pour que nous puissions accueillir avec joie et gratitude le don du Pain « complet » que Jésus nous offre dans chaque célébration eucharistique, le Pain de sa Parole et de son Corps et de son Sang, afin de le partager avec les autres dans notre vie.

 

Léon XIV, Voyage apostolique au Cameroun, Homélie, “Japoma Stadium” (Douala), 17 avril 2026

 […] Pour toutes ces personnes, cependant, il y a très peu de nourriture : seulement « cinq pains d’orge et deux poissons » […]

Un grave problème est résolu par la bénédiction du peu de nourriture disponible, et son partage avec ceux qui ont faim. La multiplication des pains et des poissons s’opère dans le partage : voilà le miracle ! Il y a du pain pour tous s’il est donné à tous. Il y a du pain pour tous s’il est pris, non par une main qui s’empare, mais par une main qui donne. Observons bien le geste de Jésus : quand le Fils de Dieu prend le pain et les poissons, avant tout il rend grâce. Il est reconnaissant envers le Père pour un bien qui devient don et bénédiction pour tout le peuple.

Ce faisant, la nourriture abonde : elle n’est pas rationnée pour cause d’urgence, elle n’est pas volée par ceux qui se disputent, elle n’est pas gaspillée par ceux qui mangent à leur faim alors que d’autres n’ont rien à manger. En passant des mains du Christ à celles de ses disciples, la nourriture se multiplie pour tous, et même surabonde. […]

Le miracle qu’il accomplit est un signe de cet amour : il nous montre non seulement comment Dieu nourrit l’humanité du pain de la vie, mais aussi comment nous pouvons porter cette nourriture à tous les hommes et toutes les femmes qui, comme nous, ont faim de paix, de liberté et de justice. Tout geste de solidarité et de pardon, toute initiative pour le bien est une bouchée de pain pour l’humanité qui a besoin d’attention. Et pourtant, cela ne suffit pas. À la nourriture qui nourrit le corps, il faut joindre en effet, avec la même charité, la nourriture de l’âme qui nourrit notre conscience, nous soutient dans les heures sombres de la peur, dans les ténèbres de la souffrance. Cette nourriture, c’est le Christ qui sans cesse nourrit son Église en abondance et nous fortifie en chemin par son Corps. […]

 

Léon XIV, Homélie, Place Saint-Jean-de-Latran, Dimanche 22 juin 2025

[…] Au moment même où le soleil décline et où la faim grandit, alors que les apôtres eux-mêmes demandent de renvoyer la foule, le Christ nous surprend par sa miséricorde. Il a de la compassion pour le peuple affamé et invite ses disciples à prendre soin de lui : la faim n’est pas un besoin qui n’a rien à voir avec l’annonce du Royaume et le témoignage du salut. Au contraire, cette faim concerne notre relation avec Dieu. Cinq pains et deux poissons ne semblent toutefois pas suffisants pour nourrir le peuple : apparemment raisonnables, les calculs des disciples révèlent au contraire leur faible foi. Car, en réalité, avec Jésus, nous avons tout ce qu’il faut pour donner force et sens à notre vie.

À cet appel de la faim, en effet, il répond par le signe du partage : il lève les yeux, dit la bénédiction, rompt le pain et donne à manger à tous ceux qui sont présents (cf. v. 16). Les gestes du Seigneur n’inaugurent pas un rituel magique complexe, mais témoignent avec simplicité de la reconnaissance envers le Père, de la prière filiale du Christ et de la communion fraternelle que soutient l’Esprit Saint. Pour multiplier les pains et les poissons, Jésus divise ceux qui sont là : ainsi, ils suffisent pour tous, voire ils débordent. Après avoir mangé – et mangé à satiété –, ils emportèrent douze paniers (cf. v. 17).

Telle est la logique qui sauve le peuple affamé : Jésus agit selon le style de Dieu, en enseignant à faire de même. Aujourd’hui, en lieu et place des foules mentionnées dans l’Évangile, il y a des peuples entiers, humiliés par la cupidité des autres plus encore que par leur propre faim. Face à la misère de beaucoup, le cumul des richesses par quelques-uns est signe d’une arrogance indifférente, qui engendre la souffrance et l’injustice. Au lieu de partager, l’opulence gaspille les fruits de la terre et du travail de l’homme. Particulièrement, en cette année jubilaire, l’exemple du Seigneur reste pour nous un critère urgent d’action et de service : partager le pain, pour multiplier l’espérance, c’est proclamer l’avènement du Royaume de Dieu.

En nourrissant les foules, Jésus annonce en effet, qu’il sauvera tout le monde de la mort. Tel est le mystère de la foi que nous célébrons dans le sacrement de l’Eucharistie. De même que la faim est un signe de notre pauvreté extrême, ainsi rompre le pain est un signe du don divin du salut.

Mes très chers amis, le Christ est la réponse de Dieu à la faim de l’homme, car son corps est le pain de la vie éternelle : prenez et mangez-en tous ! L’invitation de Jésus embrasse notre expérience quotidienne : pour vivre, nous avons besoin de nous nourrir de la vie, en la prenant aux plantes et aux animaux. Pourtant, manger quelque chose de mort nous rappelle que nous aussi, malgré ce que nous mangeons, nous mourrons. En revanche, lorsque nous nous nourrissons de Jésus, pain vivant et vrai, nous vivons pour Lui. En s’offrant tout entier, le Crucifié Ressuscité se donne à nous qui découvrons ainsi que nous sommes faits pour nous nourrir de Dieu. Notre nature affamée porte la marque d’une indigence qui est comblée par la grâce de l’Eucharistie. Comme l’écrit saint Augustin, le Christ est vraiment « panis qui reficit, et non deficit panis qui sumi potest, consumi non potest » (Sermo 130, 2) : un pain qui nourrit et ne manque pas ; un pain que l’on peut manger mais qui ne s’épuise pas. L’Eucharistie, en effet, est la présence véritable, réelle et substantielle du Sauveur (cf. Catéchisme de l’Église catholique, n. 1413), qui transforme le pain en Lui-même, pour nous transformer en Lui. Vivant et vivifiant, le Corpus Domini fait de nous, c’est-à-dire de l’Église elle-même, le corps du Seigneur. […]

 

Pape François, Angélus, Place Saint-Pierre, Dimanche, 2 août 2020

L’Evangile de ce dimanche nous présente le prodige de la multiplication des pains (cf. Mt 14, 13-21). La scène se déroule dans un lieu désert, où Jésus s’était retiré avec ses disciples. Mais les gens le rejoignent pour l’écouter et pour se faire guérir : en effet ses paroles et ses gestes guérissent et donnent l’espérance. A la tombée de la nuit, les foules sont encore là et les disciples, hommes pratiques, invitent Jésus à les congédier afin qu’elles puissent aller se procurer à manger. Mais Il répond : «Donnez-leur vous-mêmes à manger» (v. 16). Imaginons la tête des disciples ! Jésus sait bien ce qu’il est en train de faire, mais il veut changer leur attitude : ne pas dire «donne-leur congé, qu’ils se débrouillent, qu’ils trouvent eux-mêmes à manger», non, mais : «qu’est-ce que la Providence nous offre à partager?». Deux attitudes contraires. Et Jésus veut les conduire vers la deuxième attitude, parce que la première proposition est celle d’un homme pratique, mais pas généreux : «Donne-leur congé, qu’ils aillent chercher, qu’ils s’arrangent». Jésus pense autrement. Jésus, à travers cette situation, veut éduquer ses amis d’hier et d’aujourd’hui à la logique de Dieu. Et quelle est la logique de Dieu que nous voyons ici ? La logique de prendre soin de l’autre. La logique de ne pas s’en laver les mains, la logique de ne pas détourner le regard, non. La logique de prendre soin de l’autre.  «Qu’ils se débrouillent» n’appartient pas au vocabulaire chrétien.

Dès que l’un des Douze dit avec réalisme : «Nous n’avons ici que cinq pains et deux poissons !», Jésus répond : «Apportez-les moi» (vv. 17-18). Il prend cette nourriture entre ses mains, lève les yeux au ciel, récite la bénédiction et commence à le partager et à donner les portions aux disciples, afin qu’ils les distribuent. Et ces pains et ces poissons ne finissent pas, ils sont largement suffisants pour des milliers de personnes.

Par ce geste, Jésus manifeste sa puissance, pas de façon spectaculaire, mais comme signe de la charité, de la générosité de Dieu le Père envers ses enfants fatigués et dans le besoin. Il est plongé dans la vie de son peuple, il en comprend la lassitude, il en comprend les limites, mais il ne laisse personne se perdre ou manquer : il nourrit par sa Parole et donne une nourriture abondante pour la subsistance.

Dans ce récit évangélique, on perçoit également la référence à l’Eucharistie, surtout là où il décrit la bénédiction, la fraction du pain, la remise aux disciples, la distribution aux gens (v. 19). Et il faut noter le lien étroit entre le pain eucharistique, nourriture pour la vie éternelle, et le pain quotidien, nécessaire pour la vie terrestre. Avant de s’offrir lui-même au Père comme Pain du salut, Jésus se soucie de la nourriture de ceux qui le suivent et qui, pour rester avec Lui, ont oublié de prendre des provisions. […]

 

(Photo: unsplash.com / Lynn Van den Broeck)

 

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